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Le temps n’est plus aux tergiversations ; il y a urgence. Il s’agit de l’épineuse question d’être ou de ne pas être ; c’est une question de vie ou de mort d’une langue.

Être ou ne pas être (I)

Le temps n’est plus aux tergiversations ; il y a urgence. Il s’agit de l’épineuse question d’être ou de ne pas être ; c’est une question de vie ou de mort d’une langue.
Faut-il une énième plaidoirie pour que l’officialisation de tamazight n’offusque pas les bien- pensants ? Le créole qui est l’une des (mal)heureuses et innombrables résultantes du colonialisme est langue officielle aux Seychelles. Tamazight est une langue millénaire ayant coudoyé le latin des Ovide et Sénèque, le grec de Socrate, le punique, et l’égyptien ancien, qui sont des langues pour la plupart éteintes. Tamazgha fournit la langue latine avec la verve d’illustres penseurs amazighs à l’exemple de Terence, Saint-Augustin, Apulée et bien d’autres. Le latin est devenu une langue classique d’Europe confinée à l’Église catholique ainsi qu’à des cercles académiques triés sur le volet. L’ancien grec s’est mû en relique que comparatistes et autres nostalgiques de la littérature grecque déterrent de temps à autre.
Le punique n’est qu’un accessoire accolé à l’illustre Carthage. Le copte est peut-être encore susurré dans les églises égyptiennes et/ou éthiopiennes. Tamazight, elle, est toujours là, mais peut être plus pour longtemps.
Triplement millénaire, tamazight est la langue d’une population qui s’étend de l’oasis de Siwa en Égypte, à l’est, jusqu’aux îles Canaries, à l’ouest, et des rives de la Méditerranée, au nord, jusqu’aux pays subsahariens que sont le Mali, le Niger, le Burkina Faso et la Maurétanie, au sud. Cette langue appartient à la famille afro-asiatique qui comprend les langues sémitiques, le tchadien, et bien d’autres langues afro-asiatiques. Tamazight est ‘thamazight’, ‘tamasheq,’ ‘tamajeq’, ‘tamahaq’, ‘taznatit’ ‘thaqvaylith’, ‘tasiwit’, à Siwa ‘tudhungiya’ chez les Zenaga, ‘tashalhiyt’, ‘tarifit’, ‘thaqvaylith’, etc., autant de variétés de géolectes qui enrichissent tamazight et en font une lingua franca en puissance.
C’est ainsi que des spécialistes comme Andrew Dalby parlent de Berber languages (Dalby, [1998] 2004 : 88). Selon des estimations que ce même Dalby cite et qui remontent à plus d’une décennie, tamazight compte 1 000 000 de locuteurs chez les Touareg, 25 000 chez les Chaouias, 2 000 000 chez les Kabyles, 80 000 chez les Mozabites, etc. (Ibid. : 88-9).
Cette langue et/ou ces langues disposent d’un système d’écriture tout aussi millénaire, le tifinagh qui daterait du 7e siècle av. J.-C. Le système d’écriture justement est cette autre pierre d’achoppement réelle ou virtuelle que d’aucuns invoquent pour dénier à tamazight l’accession au rang de langue officielle.
Tamazight a traversé les siècles sans périr malgré le poids et le prestige du latin, et de l’arabe qui est par ailleurs la seule langue à pénétrer l’Algérie en profondeur et imprégner tamazight jusqu’à faire dire aux uns et autres que cette dernière émane de la première. Quant au français, aussi curieux que cela puisse paraître, c’est depuis l’Indépendance qu’il exerce une influence plus ou moins importante sur tamazight.
Tamazight survécut grâce à l’isolement géographique des amazighophones qui n’est plus de mise aujourd’hui. Elle a continué à exister grâce aux femmes gardiennes des traditions, de la culture et de la langue. Tamazight est là aussi grâce au monolinguisme, mais aussi, comble de l’ironie, à l’illettrisme de ses locuteurs. Cette langue est plus que jamais menacée d’extinction faute d’une prise en charge sérieuse par ses propres locuteurs, mais aussi et surtout de la part des autorités qui lui insuffleraient une seconde vie en l’officialisant véritablement.
Le temps n’est plus aux tergiversations ; il y a urgence. Il s’agit de l’épineuse question d’être ou de ne pas être ; c’est une question de vie ou de mort d’une langue.
Certes, quelques progrès ont été enregistrés pour un temps ; à partir des années 1990 tamazight fait son entrée dans le cercle institutionnel avec la création de départements de langue et culture amazighes à Tizi Ouzou d’abord en 1990, puis à Béjaïa en 1991 et plus tard à Bouira. Une année plus tard, la télévision publique ouvre ses portes à la langue amazighe par l’octroi d’une tranche horaire pour un flash d’informations. Le flash devient un “bulletin quotidien d’information” en 1996.
Auparavant, le président décrète la création d'un Haut-Commissariat à l’amazighité. L’article 4 dudit décret stipule “l'introduction de la langue amazighe dans les systèmes de l'enseignement et de la communication”, ainsi que “la réhabilitation de l'amazighité en tant que l'un des fondements de l'identité nationale”. Toutefois, force est de dire que cela ne saurait suffire, car des écueils autrement plus néfastes menacent tamazight, à l’instar de la globalisation dont seule la constitutionnalisation de ladite langue peut atténuer les effets.

De l’officialisation des langues
Linguistes et spécialistes soutiennent qu’il suffit de doter un dialecte d’une administration et d’une armée pour qu’il devienne une langue à part entière. L’officialisation d’une langue est une intervention linguistique ; intervention des pouvoirs publics, s’entend. Lesdits pouvoirs interviennent dans la vie de la langue en procédant à ce qui est connu sous le vocable d’aménagement linguistique et/ou politique linguistique.
L’intervention se traduit par des mesures entreprises par l’État à travers des organismes tels que le HCA (Haut-Commissariat à l’amazighité) en Algérie dont les missions sont justement “la réhabilitation et la promotion de l’amazighité en tant que l’un des fondements de l’identité nationale [et] l’introduction de la langue amazighe dans les systèmes d’enseignement et de communication” (Tigziri&Nabti, 2000 : 6). L’aspect scriptural et la recherche lexicale qui voient l’apparition de néologies, d’emprunts ainsi que la généralisation de l’utilisation de ladite langue à tout le pays par la généralisation de son enseignement, relèvent aussi des tâches du HCA.
Que serait le français sans l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui l’intronisa en lieu et place du latin, mais aussi au détriment d’autres langues vernaculaires de France comme le breton et l’occitan ? L’arabe doit son statut de lingua franca à l’islam, mais aussi à un acte de glottopolitique, en l’occurrence, celui du calife Abdul Rahman Ibn Marwan (685-705) qui décréta l’arabe unique système linguistique de l’administration partout où l’étendard du califat omeyyade flottait.
Il n’est pas dit qu’une seule langue peut être officielle dans un pays donné ; en Nouvelle-Zélande, par exemple, la langue autochtone, le maori, est langue officielle à côté de l’anglais. Depuis la chute de l’apartheid, l’Afrique du Sud a constitutionnalisé pas moins de 11 langues, dont 2 ‘blanches’ et 9 ‘noires’. La Bosnie Herzégovine a officialisé 3 langues, le croate, le bosniaque et le serbe.
Il est vrai que quelques souverains amazighs à l’exemple de Yaghmoraccen de la dynastie des Zianides avaient favorisé et la langue et l’identité amazighes, mais ce n’est qu’en avril 2002 que tamazight a pu accéder à la reconnaissance nationale non pas comme une langue officielle, mais comme une langue nationale suite à la révision de la Constitution en avril 2002.

Être prénommé dans sa langue
Être Amazigh, c’est porter un nom amazigh. L’officialisation de tamazight se traduirait par la levée de tous les obstacles et la suppression de toutes les aberrations relatives à l’acte, somme toute justifié, de prénommer sa descendance avec des prénoms à consonance algérienne. Shakespeare avait sans doute raison de faire dire à Juliette dans son célébrissime Roméo et Juliette que la rose ne se retrouverait pas amoindrie de son odeur au premier changement de son nom, mais ceci ne sonne pas tellement vrai pour les dizaines de parents amazighs qui accordent une importance vitale à prénommer leurs progénitures en tamazight quitte à devoir perdre temps et argent dans des procédures judiciaires.
Pour ces parents amazighs, le (pré)nom revêt une symbolique qui se meut en une cause et une lutte pour faire valoir leur droit d’inscrire leur progéniture avec un prénom porté par leurs aïeux.
En effet, la presse fait souvent état de parents ayant recours à la justice pour amener les services de l’état civil à inscrire leur nouveau-né avec
le prénom amazigh qu’ils lui ont choisi.
Le motif invoqué pour étayer le refus a trait à un soi-disant manque de signification du prénom choisi. Il est encore des communes en Grande Kabylie même où l’inscription d’un prénom amazigh relève du parcours du combattant.
Il y aurait une nomenclature de prénoms amazighs où ne figurent apparemment pas les Gaia, les Maksen, etc. Une liste de 1 000 prénoms a été proposée par le HCA, mais elle a été amputée des deux tiers.
Par ailleurs, le critère de la “consonance algérienne” mis en avant dans ce genre d’opération peut prêter à confusion. À défaut d’être initié à l’herméneutique et la jurisprudence, il n’est guère facile d’interpréter la consonance algérienne ou encore cette autre velléité d’imposer l’inscription des prénoms amazighs en arabe sans tenir compte des sons tels que ‘v’, ‘p’, etc., qui n’existent pas en arabe.

Être bercé dans sa langue et/ou être enfant dans sa langue
La survie de tamazight passe par une prise en charge effective de la petite enfance en tamazight bien entendu. De fait, hormis les “illettrés’” qui sont du reste malheureusement peu nombreux, peu de parents sont à même de chanter des berceuses et comptines amazighes à leur progéniture, à leur parler dans leur langue maternelle et leur faire aimer cette dernière en leur contant des fables comme cela se faisait jadis. Le “machaho” d’antan n’est plus de mise ; c’est que toute la structure socioculturelle amazighe a été bouleversée depuis quelques décennies en raison de la “citadinisation” des campagnards, la disparition de la paysannerie traditionnelle, l’invasion culturelle orientale et occidentale par l’entremise des technologies d’information et de communication et autres avancées technologiques qui dévoilent jusqu’aux plus ermites des individus pour les soumettre à la globalisation qui ne s’encombre pas de participer à la mort des langues au profit des langues globales que sont l’anglais, le français, l’arabe, etc.
Avec la disparition de la smala et son remplacement par la famille nucléaire dans laquelle ce sont souvent les deux parents qui travaillent, les enfants sont livrés soit à la nourrice, soit à la crèche pour qui la langue de communication et d’éducation est le français ou l’arabe. L’enfant se voit alors contraint d’ingurgiter des bribes de langues de familles différentes.
Il/elle interpelle ses parents en français, n’acquiert pas cette langue entièrement et n’acquiert pas sa langue maternelle non plus puisque l’acquisition de celle-ci se voit troublée par l’intrusion des autres langues usitées dans la crèche. Alors qu’il faut au moins cinq heures d’exposition à la langue maternelle pour un apprentissage normal, l’enfant amazigh est souvent exposé à deux, voire trois systèmes linguistiques aux antipodes les uns des autres. Un enfant se dote en un temps record d’une grammaire parfaite de sa langue maternelle selon la linguistique générative. Qu’en est-il quand il a affaire à plus d’une langue ?
C’est son développement cognitif et social qui s’en ressent et l’identification à la langue maternelle qui a normalement cours lorsque l’enfant est exposé à sa seule langue maternelle est parasitée. L’enfant apprend non pas sa langue maternelle, mais une langue hybride, car truffée d’emprunts, de calques et d’interférences inter-linguistiques des langues dominantes que sont l’arabe et le français.

H. Y.
(*) Universitaire

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Être ou ne pas être (I)

Par philhadj Temps de lecture: 8 min
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