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Docteur en science politique et ancien journaliste, Miloud Chennoufi enseigne les relations internationales au Collège des forces canadiennes de Toronto

“L’Algérie n’a pas intérêt à rejoindre l’initiative de l’Arabie Saoudite”

Docteur en science politique et ancien journaliste, Miloud Chennoufi enseigne les relations internationales au Collège des forces canadiennes de Toronto où il dirige le département de la sécurité et des affaires internationales. Il est notamment l’auteur de “Grandes puissances et islamisme”.
Dans cet entretien, M. Chennoufi décortique l’initiative de l’Arabie Saoudite de constituer une nouvelle coalition pour lutter contre le terrorisme. Il explique pourquoi l’Algérie a tout intérêt à ne pas intégrer cette coalition qu’il assimile à “une fuite en avant”.
Éclairage.

Liberté : L’Arabie Saoudite a mis en place une nouvelle coalition islamique pour lutter contre le terrorisme. Quelle analyse faites-vous de cette offensive diplomatico-militaire ?
Miloud Chennoufi : C’est d’abord et avant tout la volonté d’un jeune ministre de la Défense particulièrement ambitieux. Mohamad Ibn Salman a trente ans. Il est le fils préféré du roi. Il fut l’architecte, début 2015, d’une première coalition à travers laquelle l’Arabie Saoudite s’est engagée dans le conflit au Yémen. Et c’est précisément à cette première coalition que les Saoudiens font référence lorsqu’il promette le succès futur de la nouvelle coalition. Or, les conséquences de l’intervention au Yémen sont désastreuses, pas seulement du fait des milliers de vies civiles perdues et de la destruction d’un héritage culturel inestimable, mais aussi parce que du point de vue militaire, ils sont encore bien loin de l’objectif qu’ils s’étaient fixé. De ce point de vue, ce qui devait propulser le jeune ministre au rang de grand leader, s’est retourné contre lui. Dans les intrigues propres à la famille royale saoudienne dans laquelle l’axe père (roi) – fils (ministre de la défense) cherche à consolider l’emprise de son pouvoir, l’incertitude de l’affaire yéménite risque d’avoir un effet toxique sur leur positionnement vis-à-vis des autres centres de pouvoir. On peut donc comprendre pourquoi certains voient dans cette nouvelle coalition une fuite en avant. On peut également comprendre le parfum d’improvisation, voire de déni de réalité, qui enveloppe l’initiative dans son ensemble. Bien entendu, tout cela s’inscrit dans un contexte global qui dépasse la seule volonté du ministre ou de son père et qu’il ne faut pas négliger.

Des pays se disent surpris de se retrouver engagés dans cette coalition malgré eux. Le royaume wahhabite a-t-il forcé la main à des pays, monnayant un soutien financier par exemple ?
Les pays qui ont exprimé leur surprise ne sont pas des moindres : le Pakistan qui a longtemps figuré parmi les États les plus fidèles à l’Arabie Saoudite, et l’Indonésie, le plus grand pays à majorité musulmane au monde. C’est pour cette raison précisément que j’ai parlé d’improvisation et d’ambition personnelle d’un ministre sans expérience. Si des États aussi importants ne suivent pas, il n’est même pas réaliste de s’attendre à ce que cette coalition se matérialise et encore moins qu’elle soit efficace. Pour le reste, le recours des Saoudiens à la diplomatie du carnet de chèque n’est pas un secret. Certains pays membres de la coalition possèdent des moyens militaires insignifiants et leur population musulmane est minoritaire. Ils ne perdent rien à accepter de figurer sur la liste, sachant qu’on ne s’attend à rien de leur part en termes de participation militaire active, sachant aussi qu’ils peuvent, peut-être, en bénéficier en largesses financières. Restent les cas d’autres pays comme la Turquie qui doivent être analysés à part.

Justement, que peut-on dire de la participation de la Turquie ?
Depuis 2011, la politique étrangère de la Turquie repose sur un principe dangereux hérité du XIXe siècle européen, celui de la profondeur stratégique. Bien entendu, ce principe peut être actualisé en des termes modernes bénins ; il peut signifier le développement de relations diplomatiques, économiques et politiques de coopération et de bon voisinage. C’était d’ailleurs la politique de la Turquie durant les années 2000, à l’époque où la Turquie se présentait à juste titre comme modèle de démocratisation à suivre. Ce n’est plus le cas. En même temps qu’il amorçait sa transition vers un régime autoritaire, le gouvernement turc a vu dans le Printemps arabe, surtout après sa militarisation en Libye, l’occasion d’abandonner la prudence diplomatique qu’il observait auparavant et de laisser libre court à une vision néo-ottomane de la profondeur stratégique, c’est-à-dire une vision dans laquelle les anciennes provinces de l’empire ottoman sont gouvernées par des États islamistes sunnites vassalisés. Remarquez que cela ne touche pas les pays du Golfe. Voilà comment s’explique le rôle dévastateur que la Turquie a joué dans la guerre civile syrienne. Comme toutes les visions idéologiques, celle des Turcs se caractérise par sa rigidité et repose sur un déni de réalité, le néo-ottomanisme étant une hallucination qui ne tient pas compte des consciences nationalistes passées et présentes dans la région. D’où leur incapacité à voir ce qu’ils ont fait de la Syrie. Leur participation à la coalition saoudienne s’inscrit dans la poursuite de leur politique en Syrie. Elle leur donne une couverture.

Au-delà de la volonté des Saoudiens d’asseoir leur leadership dans le Moyen-Orient, que cachent réellement les dessous de cette offensive saoudienne qui s’apparente à une OTAN sunnite ? Et pourquoi des pays chiites, pourtant concernés au premier chef par la guerre contre le terrorisme islamique, ont-ils été exclus ?
L’OTAN est une alliance institutionnalisée. La coalition saoudienne en est encore très éloignée. Il s’agit plutôt d’un axe Ankara-Riyad avec l’implication d’autres pays ambitieux comme le Qatar. Le point commun entre ces pays, c’est une vision islamiste sectaire de la région, y compris une suspicion à la fois religieuse et politique envers les chiites. L’exclusion des chiites n’est donc pas une surprise. Mais si c’est le cas, la lutte contre le terrorisme ne peut pas être la seule motivation, ni la motivation principale. D’ailleurs, la définition turque et saoudienne du terrorisme correspond à leurs propres intérêts. Pour les Saoudiens, est terroriste toute personne qui remet en cause la nature totalitaire de leur régime ; cela exclut tous les groupes armés animés par la même idéologie que Daesh mais qui acceptent, comme c’est le cas de certains groupes en Syrie, par exemple Liwaa El-Islam, de s’aligner sur les intérêts saoudiens. Il en est de même pour la Turquie qui, au nom de la lutte contre le terrorisme, s’attaque aux Kurdes qui, eux, luttent vraiment contre Daesh, alors que des groupes islamistes armés bénéficient d’une réelle bienveillance à Ankara. Depuis la militarisation de l’islamisme en Afghanistan durant les années 1980, on ne s’est jamais empêché d’utiliser des groupes islamistes extrémistes pour atteindre des objectifs géopolitiques, avec l’espoir naïf de les contrôler par la suite. Le cas de la Libye et encore plus celui de la Syrie, montre que ni les Turcs, ni les Saoudiens, pas plus que les Occidentaux d’ailleurs, ne parviennent à résister à la tentation de reprendre la même stratégie. Le problème est que la conséquence sera toujours la même : la prolifération de groupes islamistes armés qui échappent à tout contrôle. C’est le cercle vicieux que la coalition saoudienne va renforcer au lieu de le briser, mais encore une fois, seulement si elle parvient à se matérialiser.

Lorsqu’on voit que le terrorisme est nourri par l’idéologie wahhabite, l’Arabie Saoudite peut-elle réellement lutter contre le terrorisme et sa matrice idéologique ?
Le wahhabisme politique ne s’est incarné en État, l’Arabie saoudite dans les années 1920 que moyennant le recours à une violence aveugle et surtout à un soutien actif de la part de l’Empire britannique. Il laisse croire à ses adeptes qu’il peut leur permettre de bâtir des États, et aux États susceptibles de l’instrumentaliser qu’ils peuvent dominer une région. Mais dès la création de l’Arabie Saoudite, le wahhabisme officiel s’est délesté de sa dimension révolutionnaire violente, lui substituant une doctrine de soumission absolue au souverain. Cela a duré jusqu’à ce que les Saoudiens, avec une franche implication des Américains, ont réhabilité la violence politique d’inspiration religieuse en Afghanistan contre les Soviétiques.
Mais leur emprise sur les différents groupes n’a pas pu se maintenir et ne pouvait se maintenir à cause de la mécanique idéologique elle-même, qui pousse les adeptes au zèle, au maximalisme et au rejet du compromis. N’oublions pas que Ben Laden était Saoudien et participait activement dans l’action américano-saoudienne en Afghanistan. Depuis, l’Arabie Saoudite est prise dans une équation impossible à résoudre. En tant qu’idéologie, le wahhabisme permet de maintenir le régime politique saoudien et lui sert de moyen d’influence à l’étranger, ce qui, jusqu’à tout récemment, s’inscrivait harmonieusement dans la division du travail dans l’alliance des Saoudiens avec les puissances occidentales. Mais, d’un autre côté, cette même idéologie nourrit des groupes qui s’opposent à eux et à leurs principaux alliés, les États-Unis. La fausse solution qu’incarne la coalition qu’ils cherchent à créer, est de parier sur une action contre les groupes insoumis comme Daesh tout en soutenant des groupes tout à fait similaires, mais dociles, notamment et surtout en Syrie. L’objectif est de sauver le wahhabisme de lui-même à n’importe quel prix.

L’Algérie adopte sur le sujet une position de principe de non-intervention militaire. Une position réitérée chaque fois que l’occasion s’offre aux officiels. L’absence dans ce conglomérat d’un pays comme l’Algérie avec son expertise reconnue en matière d’antiterrorisme ne risque-t-elle pas de handicaper la démarche saoudienne ?
Telle que je la comprends, la position de l’Algérie correspond à un principe qui, du point de vue pragmatique, n’est pas dénué de pertinence : le principe de la souveraineté et de la non-ingérence.
La pertinence de ce principe procède du fait que l’alternative, l’ingérence et les changements de régimes prônés par les néoconservateurs occidentaux et leurs alliés objectifs dans la région, a eu des résultats désastreux : des centaines de milliers de vies humaines perdues, des millions de réfugiés, des générations de traumatisés et des espaces territoriaux immenses non gouvernés. Tous les ingrédients nécessaires à une instabilité chronique qui ne peut manquer d’avoir des conséquences sur le monde entier.
D’autre part, et comme j’ai tenté de l’expliquer, la coalition saoudienne prétend avoir comme mission de lutter contre le terrorisme, mais plusieurs facteurs nous portent à croire que tout va reposer sur la définition ambiguë du terrorisme que les États principaux de cette coalition vont adopter.
En l’absence d’une vision claire, il n’y a aucune raison pour l’Algérie d’y prendre part. Comme, par ailleurs, cette coalition aura à surmonter bien des obstacles pour avoir quelque chance de se concrétiser en une initiative cohérente, l’Algérie a tout intérêt à garder ses distances.

Y. A.

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