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“Le BTP face aux risques de faillite”

Consultant en management et observateur du secteur du BTP, Smaïl Seghir nous livre son point de vue sur les chances de relance de ce secteur impacté par la crise financière que connaît le pays.

Liberté : Vous qui êtes proche des entreprises du BTP, comment appréciez-vous leur situation actuelle et leur avenir prévisible suite à la réduction du budget d’équipement ?
S. Seghir :
La réduction drastique du budget d’équipement va se traduire vraisemblablement par des pertes d’emplois et, assez rapidement, conduire l’économie nationale vers la récession. À court terme, ce sont surtout les petites entreprises du BTP qui vont le plus souffrir. La plupart d’entre elles interviennent comme sous-traitantes des plus grandes entreprises. Or, celles-ci connaissant déjà une réduction importante de leur plan de charge auront tendance à rapatrier une bonne partie des travaux sous-traités. D’où des faillites prévisibles de beaucoup de PME qui sont dans cette situation. Les grandes entreprises quant à elles rencontrent déjà des problèmes de trésorerie du fait de la baisse des crédits de paiement. Certaines, même parmi les plus performantes, commencent déjà à ressentir des tensions concernant le paiement des salaires et pourraient ainsi être amenées elles aussi à licencier du personnel.

Quelle lecture faites-vous de la dernière décision du Premier ministre de surseoir provisoirement au paiement des impôts et taxes par les entreprises du BTP ?
À mes yeux, il s’agit là d’une mesure qui est loin d’apporter une solution aux problèmes de ces entreprises. En outre, et cela n’a pas été relevé, la mesure que vous évoquez n’est en fait qu’une application d’une disposition de la loi de finances pour 2017 qui prévoit le rééchelonnement des charges fiscales des entreprises en difficultés, quel que soit le secteur. C’est, je crois, l’article 90 de la loi.

Mais pourquoi craignez-vous une “récession” de l’économie ?
Au-delà des difficultés rencontrées par les entreprises du BTP, la réduction de 27% du budget affecté aux équipements publics dans la loi de finances pour 2017 est une décision lourde de conséquences. Il me semble qu’elle a été prise sans en mesurer l’impact sur l’économie nationale. Ce qu’il faut savoir, c’est que le BTP occupe une place spéciale dans les économies nationales et singulièrement dans celles des pays en développement. C’est d’abord un secteur qui crée beaucoup d’emplois à court terme et, grâce à ses fortes externalités positives, à moyen et long termes, il agit comme un accélérateur du développement économique. Le secteur du BTP constitue ainsi l’une des priorités stratégiques pour le développement économique. Le FMI lui-même – qui ne peut être soupçonné de favoriser la dépense publique – estime qu’un accroissement de 1% dans l’investissement dans les projets d’infrastructures se traduit par au moins 1,5 point de croissance dans le PIB sur quatre années. Il ajoute même que l’accroissement du PIB peut atteindre 2,6 points de PIB sur la même période si cet investissement est correctement exécuté. C’est dire que le BTP est une véritable locomotive pour le développement économique.

Mais compte tenu de l’intensité de la crise financière qui nous frappe, le gouvernement avait-il la possibilité de faire autrement ?
Comme chacun le sait, la gestion budgétaire est une question de priorités. Je pense que la décision de réduire de façon aussi brutale le budget de l’équipement est antiéconomique. Il aurait été judicieux de faire d’autres arbitrages pour maintenir le rythme de dépense des années précédentes en apportant cependant deux modifications majeures. D’abord, il me paraît indispensable de revoir le processus de lancement des projets d’infrastructures. On se rend compte que nombre de projets sont hélas lancés sans études coûts/bénéfices suffisantes. On le voit par exemple dans les projets ferroviaires où certaines liaisons risquent de n’attirer aucun trafic et qu’on sera obligé de fermer dès leur mise en route. C’est par exemple le cas de la liaison M’sila-Batna réalisée dans les années 90 et qui est fermée jusqu’à ce jour ! L’autre direction de progrès, c’est de trouver des modes de financements alternatifs. À cet égard, la formule dite “partenariat public-privé” ou “PPP” est particulièrement bien adaptée aux projets d’infrastructures publiques. Apparue en Grande-Bretagne dans les années 90, elle se répand aujourd’hui partout dans le monde et en particulier dans les pays émergents comme le Brésil, la Colombie, la Turquie, les Philippines… avec des succès remarquables.

Précisément, on a appris qu’un texte de loi devant encadrer les opérations PPP serait en cours d’élaboration par le gouvernement. Est-ce la réponse attendue et comment pourra-t-on la mettre en œuvre efficacement ?
La question de la mise en œuvre du PPP est absolument critique. On aura beau préparer la meilleure loi possible, l’important c’est d’assurer sa mise en œuvre de façon efficace. Et c’est là que souvent le bât blesse. Des échecs emblématiques enregistrés dans de nombreux pays ont en effet mis en lumière la nécessité de mettre en place un cadre ad hoc pour ce type d’opération. La réussite des opérations de type PPP exige la transparence et la redevabilité (au sens anglais d’accountability) des acteurs impliqués : investisseurs, entreprises de réalisation, banques, administration. Ce qui implique l’utilisation dans la sphère publique de méthodes de gouvernance propres aux entreprises privées. Or les administrations ne sont pas toujours prêtes à faire les mutations nécessaires pour adopter ces méthodes.
Même le gouvernement britannique, qui pourtant dispose d’une administration de qualité, a cru bon de se doter d’une agence unique pour traiter ce type d’opérations lors du lancement de l’initiative PPP dans les années 90. En outre, il faut savoir que les projets PPP exigent une ingénierie très sophistiquée, aussi bien au plan financier que dans le montage des partenariats impliqués. Souvent ce sont des institutions multinationales – comme la Banque mondiale ou la Banque européenne d’investissement – qui apportent cette ingénierie et accompagnent la conduite de ces opérations. Si ces conditions sont respectées (mise en place d’une entité ad hoc pour les projets PPP et appel à des institutions spécialisées pour apporter l’ingénierie nécessaire), cette option peut apporter à l’Algérie une solution efficace pour poursuivre son effort d’équipement du pays sans recourir au Trésor public, tout en fournissant des services de qualité à la population et en préservant la croissance économique.

Quels types de projets vous semblent les mieux adaptés à la formule PPP pour l’Algérie ?
La formule PPP est applicable à tous types d’infrastructures. Notre pays pourrait commencer à la mettre en œuvre pour les projets d’équipements les plus critiques. Par exemple dans les transports urbains : métro, tramway… À titre d’illustration, pour donner la mesure de ce que nous pourrions viser dans ce domaine, je peux vous citer le cas du métro de Hong Kong où plus de 220 km de lignes ont été réalisées selon une formule du type PPP. La société qui les gère, où le gouvernement local est un actionnaire majeur, affiche des performances exceptionnelles : un taux de ponctualité de plus 99,9%, un tarif moyen du ticket parmi les plus faibles au monde… et tout cela sans aucune subvention publique, tout en dégageant un bénéfice opérationnel de 1,5 milliard de dollars en 2014 !

Entretien réalisé par : K. Remouche

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Par philhadj Temps de lecture: 5 min
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